Copenhague : 4 questions à Dominique Lambert
Suite de notre dossier sur le sommet de Copenhague avec l’Interview de Dominique Lambert pour notre blog.
Anthony Garrec : Le sommet de Copenhague a débuté, quels sont les enjeux pour l’Europe et la France ?
Dominique Lambert : L’Europe des 6 puis des 27, accompagnés par de nombreux pays émergents essentiellement insulaires, est le moteur de la prise de conscience concernant la dérégulation climatique : ce sont ses représentants qui ont fait le sommet de Stockholm (72), de Rio (92), financé la commission Brundtland et le GIEC en grande partie. Bref, il en va de la crédibilité de l’Union Européenne pour ce qui est de sa capacité à imposer un principe de modération, de responsabilité au reste du monde, y compris les anglo-saxons et les BRIICS (Russie, Inde, Chine, Brésil…), sur le plan de l’environnement et du développement.
L’enjeu est également la préservation de ses équilibres internes : l’agriculture, les ressources en eau, la santé, l’habitat, l’économie commencent par être touchés en Europe du Sud : les côtes bulgares, le quart sud est de l’Espagne, la Grèce sont en voie de désertification au même titre que le Sud Maghreb ; les pics de chaleur se succèdent et mettent en péril la qualité et la durée de vie des populations méditerranéennes. Quant à l’Europe située au Nord de la Loire, l’augmentation des pluies peut poser d’autres problèmes comme les inondations, et les côtes riches et peuplées de la Mer du Nord sont menacées par la montée des eaux. Enfin, le Gulf Stream étant un courant thermo-halin, le risque de voir une Europe coupée en deux est réel : une Europe du Nord très froide et pluvieuse et une Europe du Sud aride, avec des infrastructures impossibles à entretenir, une économie définitivement atteinte et un modèle sociétal qui s’effondre.
Il faut bien comprendre que le développement est fonction de la stabilité climatique. Et que l’Europe sera comme le monde face à une crise globale de la productivité primaire et de la biodiversité qui a commencé et qui la touchera comme les autres. Comme c’est elle qui a beaucoup, c’est elle qui a le plus à perdre.
AG : Certains montrent leur scepticisme de manière persuasive, Claude Allègre en tête, comment prouver que l’homme est responsable du réchauffement climatique ?
DL : Les variables qui régulent le climat sont d’abord cosmiques, ce sont les paramètres de Milankovic. Puis vient l’activité de la biosphère notamment par l’albédo (capacité d’un solide à réfléchir le rayonnement solaire). Puis enfin, en dernier lieu, la composition de l’atmosphère qui peut influencer sur la capacité à conserver les rayonnements solaires et la chaleur.
Même si on venait à prouver, contre toute attente, toute raison et tout le travail accompli, que les gaz à effet de serre émis par l’homme n’ augmentaient pas la température globale, restera l’impact humain sur la modification de l’albédo (forêts, agriculture et villes). Et cet aspect, comme la mise en route des boucles de rétroaction positive (libération des GES stockés dans le permafrost, certains sédiments ou les glaces) est primordial. A dire vrai, c’est peut être le plus important alors qu’on en parle peu. D’autant plus que nous sommes dans ce que les géologues appellent une « période orogénique » et non « sédimentaire » où le CO2 précipitent au fond des grands bassins océaniques sous forme de calcaire. Là au contraire, les éruptions volcaniques et écoulements balsatiques sous marins rejettent dans l’atmosphère encore plus de CO2. Bref cet épisode orogénique amplifie les conséquences de l’activité humaine.
Concernant les critiques qui portent sur la surestimation de l’impact des émissions de GES dont le CO2 par le GIEC, il y a plus de preuves qui montrent que le GIEC le sous estime, et que le réchauffement va plus vite que le GIEC ne l’estime.
Quant à Claude Allegre, il a raison quand il dit qu’on ne peut pas prévoir correctement le climat d’ici 50 ans, c’est infiniment complexe : tant qu’on n’est pas dans le mur on ne peut pas être certain à 100% de rentrer dedans, c’est une affaire de probabilité. Son raisonnement va à l’encontre de la raison, des probabilités, et est hallucinant.
La réalité est que Claude Allegre croit toujours, dans la droite ligne du positivisme et saint simonisme, que l’homme dans sa majestueuse ascension ne peut être perturbé et remis à l’ordre par la vulgaire nature. Ce serait faire insulte à son cerveau hypertrophié. Bref, ce n’est qu’une affaire d’idéologie mal placée. Typiquement socialiste.
AG : Le sommet ne montre t-il pas le paroxysme des groupes de pression ?
DL : C’est vrai, lobbying, pression et manipulation y vont bon train. La culture française y est assez imperméable et les observateurs français sont rapidement choqués. La fin justifie t’elle les moyens ? Les marxistes diront oui. Quant à moi, j’espère juste qu’on évitera un Kyoto 2, sans consensus ni police environnementale. Le succès dépendra de la mis en forme d’une organisation environnementale globale et puissante, de type OMC, passant outre la souveraineté nationale dans le cadre environnemental. C’est radical, mais nécessaire.
AG : Comment, à l’échelle de la Bretagne, pouvons nous faire avancer la question du réchauffement climatique ? (Un sondage LH2 montre que l’environnement est la priorité des bretons pour les prochaines Régionales avec 48%)
DL : L’agriculture, l’industrie et la filière déchets ont fait de gros progrès depuis 1990 dans la diminution des émissions de GES (Gaz à Effet de Serre). Félicitons les industriels et les agriculteurs. Le transport et l’habitat sont par contre les deux grands émetteurs de GES : 42 et 43% du total, avec une augmentation de +27 et +23% depuis 1990. Il convient de stopper immédiatement cette évolution : on construit diffus et mal depuis 1990, et il faudrait suivre les directives européennes en matière de transport : programmes PACT, Marco Polo et Marco Polo II, construire des plate formes multimodales, sortir du tout camion et revoir en profondeur l’urbanisme « basse intensité » mis en route depuis les années 90.
Dans le cadre des Grenelles I et II et de Copenhague, les programmes électoraux pour les régionales seront primordiaux. Une nouvelle ère, une nouvelle façon de penser doivent s’imposer définitivement. Quant à la droite bretonne elle doit faire sienne les programmes écologistes, ils auront gagné sur le terrain des idées, mais perdront face à la droite celui de la praxis.


Merci pour ces propos instructifs et clairs